Je l'ai détesté. Son air abattu tellement compatissant, ses yeux humides de chagrin, ses sourcils froncés dans une expression de douleur résignée... et surtout ses soupirs, chuintants, étranglés, exaspérants. Je l'ai détesté.
Il est entré dans la classe alors que le cours avait débuté depuis plusieurs minutes ; il est entré sans frapper, craintivement, et après un hochement de tête pour M. Huleau, notre professeur, qui le fixait, sa craie à la main, il a hissé toute la hauteur de sa minuscule personne sur l'estrade, à ses côtés. M. Huleau s'est décalé avec respect sur la droite, furtivement, pas à pas, jusqu'à aller s'asseoir derrière son bureau. Des murmures intrigués, parfois même inquiets, parcouraient la salle en un bourdonnement continu et assourdissant. Il faut dire que les visites du directeur était peu fréquentes, et rarement synonymes d'heureuses nouvelles.
Il a fait un geste et les voix se sont tues peu à peu. Il a mis du temps à commencer, se dandinant sur ses pieds courts, hésitant, soupirant, toussotant. Regardant nos visages attentifs, les uns après les autres, puis détournant les yeux vers notre professeur, vers le plafond, la carte de géographie au fond de la salle, vers les fenêtres entrouvertes, parce qu'il faisait déjà chaud, en ce début de juin...
Et finalement, après de longues hésitations, il a parlé, parlé pendant d'interminables minutes, d'une voix tremblante, pâlissant devant nos visages horrifiés, parlant, parlant encore et encore à travers le brouillard de stupeur qui emplissait peu à peu la classe.
Je ne l'ai pas cru tout d'abord. Ou plutôt je n'ai pas voulu le croire. Je pensais rêver, être plongée dans un cauchemar terrible, et bientôt m'éveiller, haletante, en nage, mais m'éveiller. Et le réveil tardait, ne venait pas. Tout devenait, à mesure que le temps s'écoulait, de plus en plus réel. Tout était réel. Atrocement vrai.
Je n'ai pas reconnu ma voix lorsque je me suis tournée vers ma voisine en quête d'un dernier espoir ; une voix étrange, brisée, étranglée, rauque. A peine audible. Et juste une question. Quelques mots. La recherche d'une réponse, d'un sourire rassurants. Son visage livide, son regard, ses yeux hagards, ses lèvres tremblantes, son souffle saccadé, irrégulier, et surtout ses larmes, des larmes abondantes, incontrôlables, qui dévalaient ses joues, ne laissant derrière elles que des traînées luisantes et amères, sa figure toute entière enfin m'a répondu. Tout était bien réel. Désespérément réel.
La classe semblait avoir été frappée par un maléfice, un sortilège, qui l'avait alors emmenée loin, très loin, hors du temps et de toute chose. Et moi je paraissais être partie encore plus loin, seule. Seule avec mon bout de chagrin encore indécis, encore informe... Me parvenait vaguement les murmures des autres, leurs exclamations, parfois des sanglots étouffés... un tumulte étrangement lointain et assourdi... Réel. Tout n'était qu'une atroce et insoutenable vérité. J'ai entendu sans vraiment comprendre le directeur parler d'un chagrin compris, d'une douleur partagée, mais d'une vie qui continue tout de même et d'une cellule psychologique mise en place dans le lycée.
Je crois que je n'ai vraiment réalisé que le jour de l'enterrement qu'on ne reverrait plus jamais Marie.